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Van Gogh, le suicidé de la société

Publié le

Dans ce livre publié en 1947 et écrit par Antonin Artaud quelques mois avant sa mort, l’auteur met en valeur le travail de Van Gogh tout en se mettant à la place du peintre. Il s’en prend à la psychiatrie qu’il a bien connue puisqu’il a été lui-même interné pendant 9 ans. Selon Artaud, Van Gogh n’était pas fou, mais a succombé aux attaques de sa famille et de son psychiatre qui ne voyaient en lui qu’un délirant.

Le livre avait été écrit sur commande à l’occasion d’une rétrospective de Van Gogh à Paris exposant une quarantaine de tableaux, des dessins et des lettres.

Pour l’auteur, le peintre était simplement un génie lucide détesté par son psychiatre.

« J’ai acquis, en lisant les lettres de Van Gogh à son frère, la conviction ferme et sincère que le docteur Gachet, ‘psychiatre’, détestait en réalité Van Gogh, peintre, et qu’il le détestait comme peintre, mais par-dessus tout comme génie. »

Toujours selon Artaud, Van Gogh aurait, par sa lucidité, mis à jour des vérités qu’il ne fallait pas voir…

« Van Gogh était une de ces natures d’une lucidité supérieure qui leur permet, en toutes circonstances, de voir plus loin, infiniment et dangereusement plus loin que le réel immédiat et apparent des faits. »

Tout au long du texte on reçoit l’identification du poète au peintre dans cette perception particulière du monde…

« Je suis comme le pauvre Van Gogh, je ne pense plus, mais je dirige chaque jour de plus près de formidables ébullitions internes et il ferait beau voir qu’une médecine quelconque vienne me reprocher de me fatiguer. […] Car si cette manière de voir qui est saine était répandue unanimement, la société ne pourrait plus vivre, mais je sais quels sont les héros de la terre qui y trouveraient leur liberté. »

Artaud ne manque pas de critiquer la médecine, mais aussi la famille :

« Et il y eut entre le docteur Gachet et Théo, le frère de Van Gogh combien de ces conciliabules puants des familles avec les médecins-chefs des asiles d’aliénés, au sujet du malade qu’ils leur ont amené. »

Il fait le parallèle avec son propre internement, il faut dire que durant les trois dernières années, Artaud y a reçu des électrochocs :

« J’ai passé 9 ans moi-même dans un asile d’aliénés et je n’ai jamais eu l’obsession du suicide, mais je sais que chaque conversation avec un psychiatre, le matin, à l’heure de la visite, me donnait l’envie de me pendre, sentant que je ne pourrais pas l’égorger. »

Après s’en être pris ouvertement à la psychiatrie, il s’en prend au frère de Van Gogh dont l’attitude, selon lui, aurait participé au suicide du peintre :

« Et Théo était peut-être matériellement très bon pour son frère, mais cela n’empêche qu’il le croyait délirant, illuminé, halluciné et s’évertuait, au lieu de le suivre dans son délire, de le calmer. »

On voit dans ces propos la vision de l’être sensible, artiste qui pense qu’il faut laisser libre cours à l’expression contre celle médicale qui tend à étouffer ce qui sort de la norme.

« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer. »

Il traduit par ces mots la fonction de ce qui peut être vu de l’extérieur comme délirant, comme folie qu’il faut faire taire, alors que la création peut-être au service de la pensée.

Pour Artaud, le peintre des tournesols se serait suicidé car il ne pouvait pas tuer son médecin.

« Moi, dans un cas pareil, je ne supporterai plus sans commettre un crime de m’entendre dire : ‘Monsieur Artaud, vous délirez.’, comme cela m’est si souvent arrivé. »

Au-delà de la posture d’aliéné qu’Artaud cherche à démanteler, il fait, dans cet essai, jaillir les mots pour dépeindre les toiles de Van Gogh dans un brillant hommage.

En 2014, une exposition a été faite sur le sujet au Musée d'Orsay.

CDG

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